héron cendré

Ce que j’ai de plus précieux à léguer

Pierre Dac nous avait bien mis en garde : « tout homme a son avenir devant lui et quand il se retourne, il l’a dans le dos ». Au point où j’en suis rendu, mon avenir, tout particulièrement de pêcheur, il est derrière moi. J’en ai donc une vue d’ensemble. La pêche m’a toujours attiré d’instinct, sans que j’en connaisse les raisons.

Dans mon enfance, autour des années 1950, les occupations possibles ne foisonnaient pas. Il nous arrivait de nous ennuyer ferme, surtout pendant les vacances d’été. La pêche était une activité à la portée de tout le monde. Par la suite, les occupations de loisirs se sont multipliées au point qu’on conseille aujourd’hui aux parents de faire en sorte que leurs enfants s’ennuient de temps en temps. Tout ça parce que leur temps est dévoré par un trop-plein d’activités !

Si j’ai continué à adorer la pêche et à la pratiquer fidèlement, c’est d’abord pour le plaisir total qu’elle m’a toujours procuré. Quand les pêcheurs ont commencé à se faire rares au bord de l’eau au profit de la télévision, d’Internet et des voyages au bout du monde, pour moi, rien n’a jamais surpassé en plaisir une belle journée de pêche en compagnie de mon épouse ! Je ne crache pas sur les autres loisirs mais c’est ainsi !

Au fil des années, j’ai acquis une conscience écologique : je sais maintenant que la nature dans sa diversité est un trésor miraculeux mis à notre disposition. Le « peuple du bord de l’eau » constitue un spectacle toujours de toute beauté.
Tout plein d’images remontent devant mes yeux. Cela va du héron-cendré surpris dans les phares de la voiture et qui se fige instantanément pour se faire oublier, au martin-pêcheur qui plonge comme un caillou de la branche à côté de vous pour saisir une ablette. Pendant un mois, une loutre est venue batifoler devant moi à heure fixe chaque jour pendant une bonne demi-heure. Quelle beauté et quelle grâce ! Une belette poussée par la curiosité est venue mettre son nez dans ma boite de pêche. Je me tenais subjugué à moins d’un mètre ! Au-dessus de l’Hérault on peut voir des mouettes tourner dans le ciel en piaillant jusqu’à repérer une proie puis plonger pour l’attraper. En sortant ma bourriche de l’eau en fin de partie de pêche, je suis tombé nez à nez avec une fort belle couleuvre.

Elle avait trouvé à son goût les ablettes qu’elle contenait ! Un après-midi très ensoleillé dans une « lône » du Rhône, une troupe de « belles zébrées » était en train de se faire bronzer. Elles étaient là, une bonne quinzaine de fort belle taille pour la plupart, parfaitement immobiles presque en surface. Je me suis moi-même figé devant le spectacle de ces perches communes aux belles nageoires rouges-vifs, le corps rayé de bandes sombres verticales. Quoi de plus beau qu’une rainette vert-pomme qui fuit par bonds successifs devant vous avant de plonger en saut de l’ange pour se mettre à l’abri. Je ne pourrais jamais faire la liste des mille petits évènements ou des spectacles que j’ai pu observer au bord de l’eau !

Le monde du bord de l’eau et la pêche ont toujours constitué mon remède contre tous les coups reçus tant dans la vie courante que dans le monde du travail : demain est un autre jour, seul compte le moment présent ! On a tous besoin d’un hobby, d’un dérivatif pour se changer les idées.

Paradoxe : pendant les heures passées au bord de l’eau, on a aussi le temps de penser à tout un tas de choses, à se mettre les idées au clair, à prendre ses distances avec les futilités.
Chaque partie de pêche est unique. A chaque fois il faut s’adapter au site ou l’on s’installe, aux conditions du jour, à l’humeur des poissons.

Pour corser l’affaire, les matériels et les méthodes de pêche évoluent sans cesse. Tout est toujours à perfectionner. Nul pêcheur n’a jamais pu se reposer sur ses acquis.

Au bout du compte, c’est surtout pendant les vacances que l’on pratique l’art d’attraper du poisson. Qu’aurait-on pu faire à la place : des voyages forts coûteux à l’autre bout du monde ?

En réalité, le temps passé au bord de l’eau ne nous a jamais empêchés de faire quoi que ce soit ! En plus, tant mon épouse que nos garçons n’ont jamais refusé une partie de pêche. Elles ont fait partie de notre vie. On s’est toujours efforcés de valoriser nos poissons, de les cuisiner au mieux, d’en faire bénéficier nos amis.

Les temps changent, la pêche n’est plus qu’une activité accessoire parmi tout plein de loisirs tous plus attractifs les uns que les autres.

Faut-il accepter sans réticence de laisser nos enfants passer tout leur temps libre devant la télévision, se livrer à des jeux électroniques sans fin, à nager dans le virtuel loin des réalités concrètes ? Plus tard, ils passeront aux jeux d’argent entre deux bordées de SMS ? Rien n’est pire qu’un enfant qui n’a de goût à rien, qui n’a rien envie de faire. Notre société de consommation frénétique s’est laissé aller à tout un tas de besoins inutiles et insupportables pour notre planète.
Peu ou prou, il va bien nous falloir revenir à un art de vivre plus simple, plus respectueux de la nature, plus centré sur les valeurs de la vie.

Plus que jamais, ce sont les enfants qui auront du goût et du plaisir à des activités concrètes qui trouveront leur place dans le monde des adultes. Ceux qui auront passé tout leur temps rivés devant leur écran d’ordinateur à des jeux électroniques auront toujours beaucoup de mal à reprendre pied dans les réalités.

C’est pourquoi, comme je l’ai fait pour mes enfants, je m’efforce de partager mes plaisirs de la pêche avec mes petits-enfants, au même titre que pour le sport et les activités culturelles.

Il va sans dire que dans notre nouvel art de vivre à réinventer, tous nos enfants ne vont pas se mettre à adorer la pêche. Cette activité simple, peu coûteuse, en harmonie avec la nature, qui pousse à la respecter aura toute sa place dans notre nouvel art de vivre. 

Cependant, bien entendu, elle sera réservée comme cela a toujours été, à quelques mordus qui ont cela dans leurs gènes ! Cette vocation continuera à se transmettre sans failles, j’en suis convaincu.


perche commune

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