Le « Golfe de Saint-Florent », au large du Cap-Corse, en été, c’est encore mieux qu’une carte postale. Sur une barque, au centre du golfe, d’un côté, la mer sans fin « plus bleue que bleue ». De l’autre côté, des montagnes aux pentes abruptes se découpent dans un ciel lui aussi « plus bleu que bleu ». Elles forment un grand cirque plutôt rassurant avec la ville de Saint-Florent tout au fond. C’est une féérie pour les yeux avec, en prime, toutes sortes d’odeurs marines.
Le tout vous met le « goût du bonheur » sur les lèvres.
Avec Oncle Emmanuel, on est arrivés vers neuf heures. On s’est mis à l’ancre avec environ vingt mètres de fond. La mer « est d’huile ». On pêche « à la palangrotte ». Au départ, la ligne est enroulée « à l’envers » autour d’une petite planchette de bois que l’on tient dans la main. Au bout de la ligne, c’est-à-dire en premier, il y a un plomb qui va entrainer la ligne vers le fond puis la maintenir tendue en reposant sur le sable. Cinquante centimètres plus haut que le plomb, un bout de fil disposé « en potence » se termine par l’hameçon.
Les appâts, ce sont des moules crues que l’on a « décoquillées » plusieurs jours à l’avance. On les a mis dans une petite boite puis on les a recouvert de sel pour les faire durcir en leur faisant « rendre leur eau ».
L’action de pêche est simple : avec les mains on dévide la ligne avec son appât jusqu’à ce que le plomb repose sur le fond. Quand c’est fait, on tend la ligne avec la main et on attend la touche que l’on détecte entre le pouce et l’index. On ferre avec le bras puis on remonte la ligne à la main en entassant les boucles de fil entre ses deux pieds sur le plancher du bateau.
Quand on a décroché le poisson puis remis une nouvelle moule, on laisse redescendre la ligne toute seule grâce au plomb qui la tire. Normalement les boucles se déroulent sans problème. Sinon il ne reste plus qu’à tenter de défaire la « perruque » en conservant son calme aussi longtemps que nécessaire.
Avec Oncle Emmanuel on pêche depuis une bonne heure. On a ramené quelques « pageots », quelques « vachettes » (poissons de roche fort bariolés), un ou deux maquereaux ainsi qu’une « vive » qu’il a fallu décrocher prudemment pour ne pas se faire piquer avec l’une de ses trois pointes venimeuses qui pointent derrière sa tête et sur les côtés tout près des ouïes.
Tout à coup, l’Oncle sursaute. Il s’exclame : « les dauphins, les dauphins, tu entends ? » Je n’avais rien entendu ! L’Oncle scrute les alentours. Il tombe en arrêt sur une barque de pêche à l’ancre à deux ou trois cent mètres de notre embarcation. « Ils sont là, ils sont là ! » Effectivement, en regardant bien, on peut distinguer des dauphins batifoler autour de la barque. Les bruits qui ont alerté l’Oncle Emmanuel, les dauphins le font en expirant bruyamment à intervalles réguliers l’air de leurs poumons. Ca fait : « pschitt, pschitt,… ». Ca dure un moment puis tout d’un coup l’Oncle s’écrie : « ils viennent vers nous, ils viennent vers nous ! » On remonte les lignes à la va vite ! L’Oncle attrape une rame : « s’ils nous embêtent, je leur tape dessus ! »
Ca ne me dit rien qui vaille mais les dauphins, ils sont déjà là ! Ils sont une dizaine de toutes les tailles. Ils tournent autour du bateau. Certains passent sous la coque pour ressortir de l’autre côté. Il y en a même un qui se hisse en poussant avec sa queue jusqu’à passer la tête par-dessus bord pour regarder à l’intérieur du bateau. Ca ne dure pas très longtemps, peut-être une minute ou deux. Et puis les dauphins s’en vont, ils disparaissent vers on ne sait quelle destination. J’aurais voulu que ça dure plus longtemps. On s’est remis de nos émotions et puis on s’est remis à pêcher dans ce décor de rêve. J’ai encore sous les yeux les « sourires » de ces dauphins et leurs évolutions, d’une grâce infinie.

