On peut pêcher en plein centre d’Agde à deux pas de sa magnifique cathédrale en basalte. A l’approche de la mer, l’Hérault s’étale. Il prend son temps comme s’il n’était pas pressé d’honorer son rendez-vous avec « l’encre bleue du Golfe du lion ». Il forme un plan d’eau large et profond. Un pont en pierre du meilleur goût permet d’aller du centre-ville à la gare. Sur la rive gauche, un mur de pierre formant digue canalise l’Hérault. Il est surplombé d’un muret bien pratique pour les pêcheurs. Il borde un parking qui permet de disposer de son matériel à portée de la main.
Le site vaut le coup d’œil. On a l’Hérault à ses pieds, large et immobile. Sur l’autre rive, un parc s’étale avec une espèce de « folie baroque » qui rajoute au charme de l’ensemble. Sur la droite, un seuil-déversoir barre l’Hérault. En été, on peut le traverser quasiment « à pied sec », la lame d’eau déversante étant réduite à presque rien. A gauche, le pont surplombe le plan d’eau. Il se double de son reflet du plus bel effet.
C’est dans ce décor que, comme tout pêcheur normalement constitué, je me suis appuyé sur le parapet du pont pour scruter la surface de l’Hérault à la recherche d’éventuels poissons. Incroyable, devant moi, d’innombrables mulets se prélassaient à la surface de l’eau. Des mulets, et pas des petits, tous calibrés autour d’un bon kilo et de quarante centimètres de long ! Ces centaines de très beaux mulets étaient parfaitement réparties sur l’ensemble du plan d’eau, chaque mulet se tenant à un demi-mètre de ses voisins.
J’ai mis un bon moment à admettre que j’étais bien réveillé devant cet incroyable tapis de mulets ! Le temps de m’en convaincre et je file au « Safari-sports » qui est le magasin d’articles de pêche du coin. Le marchand m’explique : « ces rassemblements, ça se produit de temps en temps mais ça peut durer plus d’une semaine ! » Il ajoute : « si vous voulez en attraper, il vous faut une canne à lancer. Comme « bas de ligne », il vous faut un « Buldo » suivi d’une cuillère tournante avec son hameçon. La particularité du coin, c’est qu’il faut mettre un ver marin tout plein de pattes : une « escavène » enfilée sur l’hameçon. Vous promenez ce montage en surface sous le nez des mulets. Ca devrait marcher ! »
J’ai quitté le magasin muni de tous ces dispositifs. Mon moral avait viré à l’état de « grand optimisme ». Je me suis dit que j’avais beaucoup de chance d’être tombé tout juste sur un tel rassemblement de mulets. De retour sur le parking face à l’Hérault, je lance mon attirail pêcheur au milieu des mulets, persuadé que de grandes émotions m’attendent. Je ramène ma ligne sans la moindre touche. Un peu surpris, je me persuade : « c’est pas grave, ça sera pour le prochain lancer ». Pendant près de deux heures, je me suis entêté à rentabiliser mon investissement tout frais.
Je n’ai pas eu le début du commencement d’une touche ! J’ai fini par battre en retraite vaincu par le soleil et par le découragement. Le lendemain, requinqué par la « méthode Coué », je promène à nouveau mon attirail sous le nez des mulets. Ils étaient toujours là mais sans doute en pleine sieste parce que pas un seul d’entre eux n’a été tenté par mon « escavène » !
Pas très loin de moi, un petit jeune de douze ou treize ans pêchait avec exactement le même montage du bas de ligne. On a commencé à discuter. Son accent ne laissait aucun doute : « il était du coin ». Il m’a expliqué : « c’est comme ça et pas autrement, les mulets, quand ils ont décidé de ne pas mordre, rien ne les fera mordre. Y’a que la roumagnole ». Intéressé, je m’informe : « c’est quoi une roumagnole ? » Réponse : « c’est un hameçon triple, ils en vendent au magasin derrière nous ».
Le lendemain, « rebelotte », j’ai tout essayé : des ramenés rapides, des ramenés lents, des ramenés saccadés. J’ai lancé mon appât sous le nez d’un mulet, j’ai attendu patiemment puis j’ai ramené plus ou moins rapidement pour provoquer l’instinct de prédation de ces poissons. Rien n’a marché, le « bide » complet !
J’ai revu mon jeune pêcheur à l’accent chantant. Il m’a expliqué : hier soir, finalement, je l’ai fait à la roumagnole et ça a marché : j’ai attrapé trois beaux mulets ! »
Alors, je me suis décidé : je suis retourné au « Safari-sports » et j’ai demandé une « roumagnole ». A la tête du marchand, j’ai tout de suite compris que j’avais dit un « gros mot » ! Il a pris un air indigné et il m’a dit : « on n’a pas ça chez nous ». J’ai quand même tenté d’expliquer comment un « petit gars du coin » m’avait donné le tuyau mais il n’a rien voulu entendre. Je l’avais profondément choqué !
De retour au bord de l’Hérault, j’ai repris mes lancers avec acharnement. Les mulets étaient toujours là, toujours aussi nombreux et toujours aussi indifférents à mes « escavènes » tentatrices. Au bout de quatre à cinq journées de pêche, mon moral a fini par flancher. J’ai accepté de mauvaise grâce ma « bredouille ». Les mulets étaient toujours là ! Alors je suis venu régulièrement sur le parking au bord de l’Hérault pour voir ce qui se passait.
Le dimanche matin suivant, je parle avec un pêcheur qui s’installait pour la journée sur le « déversoir » en amont du plan d’eau. Il n’en était visiblement pas à sa première pêche ! Alors, en fin d’après-midi, je suis revenu le voir. Il pliait son matériel. Il avait attrapé trois mulets. Il me les a proposés. J’ai accepté sans faire de cérémonie. Je ne l’ai pas regretté. Cuisinés par mon épouse, leur goût était parfait sans aucune « fausse note ».C’était il y a plus de dix ans. Depuis cet épisode mémorable, je n’ai plus jamais revu un tel rassemblement de mulets « dormeurs » dans ce magnifique coin de l’Hérault !

