J’ai vraiment réalisé à quel point j’aimais la pêche lorsque j’en ai été privé pendant mes études à Lyon. Je longeais et je traversais la Saône quatre fois par jour. La beauté et la majesté de ce « presque fleuve » me fascinaient. Ca sentait la pêche à plein nez !
Les examens en vue de mon diplôme convoité mobilisaient tout mon temps ! Pour rendre supportable cette « traversée du désert », j’achetais de temps en temps une revue de pêche. A vrai dire, ça exacerbait plutôt mon envie que de la calmer.
Un après-midi de Mai, je traverse la Saône au « Pont de Perrache » pour regagner mes pénates. Je tombe en arrêt devant un pêcheur. Il a les pieds sur le trottoir du pont mais il s’appuie avec son ventre sur la rambarde de protection. Dans ses mains qui sont penchées vers la Saône, il tient une canne à lancer. Il lui imprime sans arrêt de grands va-et-vient ! Je me penche vers la Saône et je comprends son système. C’est pas bête du tout ! A cet endroit, le pont surplombe la Saône de pas loin de dix mètres. Au bout de la ligne, il y a un gros bouchon en liège qui flotte sur l’eau et qui tire sur la ligne (c’est un bouchon des bouteilles de lait de l’époque !). Juste avant le bouchon, en amont, tous les vingt centimètres, il y a une quinzaine de petits hameçons montés en potence.
Quand mon pêcheur descend ses bras, les hameçons sont plongés dans l’eau. Quand il remonte ses bras, la ligne se tend et les hameçons sortent de l’eau. Chaque « tirette » sur la ligne constitue un ferrage pour les hameçons. Des ablettes sont piquées et on peut compter leur nombre. Quand il y en a sept ou huit, mon pêcheur rembobine sa ligne. Il ramène ses ablettes. Il pose sa ligne sur le trottoir et il décroche ses prises. Il regarnit ses hameçons avec de grosses fourmis puis il renvoie le tout à l’eau pour la fournée suivante !
La réserve de fourmis, c’est un grand « seau à miel » en cuivre ou en laiton comme cela existait il n’y a pas si longtemps. Le couvercle du seau est percé par un orifice de trois centimètres de diamètre. Il est obturé par un bouchon en liège semblable au flotteur du bout de la ligne. Lorsque mon pêcheur retire le bouchon du couvercle, il attrape la fourmi qui se risque au dehors vers la liberté puis il l’embroche sur l’hameçon à regarnir. La récolte d’ablettes est abondante !
Je me régale du spectacle tout en me rapprochant du pêcheur. Je ne veux pas gâcher cette merveilleuse éclaircie. Je regarde sans rien dire mais sans en perdre une miette.
C’est le pêcheur qui s’adresse à moi : « pourquoi vous me regardez ? » « Parce que je n’ai jamais vu personne pêcher comme ça ! » Le silence s’était installé. C’était magique cette « bulle de pêche » à deux pas des voitures engluées à l’entrée du « Tunnel sous Fourvière ».
Jour après jour, « mon » pêcheur m’a expliqué qu’il allait de temps en temps remplir son seau à miel en allant piller une fourmilière dans les Monts du Beaujolais.
J’ai terminé mes études. J’ai déserté le « Pont de Perrache ». Après bien des années, je n’ai pas oublié mon pêcheur d’ablettes ! J’aimerais tellement le rejoindre un jour, dans son habileté et dans sa sagesse !

