Le plus gros défaut de la pêche au blé cuit, c’est qu’il faut amorcer son « coup » beaucoup et longtemps à l’avance pour pouvoir rentrer à la maison sans craindre les remarques pas toujours de très bon goût, du genre : « tu es sûr de ne pas avoir oublié ta canne au bistro du coin ? »
Quand enfin, on a obtenu un amorçage bien équilibré, durable et efficace, on n’est jamais à l’abri d’un « pêcheur-coucou » qui vient profiter de la bonne aubaine. Je connais peu de mauvaises surprises aussi éprouvantes pour le sang-froid qu’on s’efforce de conserver ! Même avec le recul des années, il en reste toujours une petite « pointe de rancune » !
Dans la Saône, un peu en aval du Pont de Collonges-au-Mont-d’Or, juste devant « l’Abbaye » qui est l’annexe pour les mariages du célèbre restaurant de Paul Bocuse, il y avait une rive de galets bien dégagée qui ne demandait qu’à accueillir bon nombre de pêcheurs : Pas loin de deux cent mètres bien disponibles sans obstacle, l’embarras du choix pour fixer son « coup » !
J’avais sélectionné le mien avec comme repères deux ou trois arbustes bien reconnaissables pour moi mais sélectionnés au hasard. La nuit tombée, avec mes cuissardes, j’entrais dans l’eau et j’arrosais mon « coup » à grandes poignées de blé cuit. La recette était bonne. Après chaque partie de pêche, il me fallait bien une bonne heure pour nettoyer mes poissons.
Un samedi matin, au lieu de m’installer sur mon « coup » avant le lever du jour, je suis obligé d’effectuer un aller-retour Vienne-Lyon pour accompagner ma future épouse jusqu’à son lieu de travail. En partant, je longe la Saône. Je jette un coup d’œil sur « mon coup » : aie, aie, un pêcheur s’est installé pile où il ne fallait pas. J’ai un pincement au cœur et je me dis « in petto » : « pourvu qu’il ne pêche pas au blé cuit ».
De retour de Vienne, je m’approche prudemment de mon pêcheur. C’est clair, il pêche au blé ! Il sort gardon sur gardon. Sa bourriche est pleine à craquer ! Je suis complètement dégoûté ! J’hésite sur l’attitude à adopter. Je pourrais m’approcher pour lui expliquer qu’il « n’est pas à Lourdes » devant le « coup des miracles » mais que le pur hasard l’a fait s’installer pile sur le petit coin de Saône amorcé amoureusement par mes soins depuis une quinzaine de jours. Inversement, je peux rentrer à la maison sans rien dire et le laisser devant son miracle sans explication rationnelle. En plus, je suis « travaillé » par l’idée qu’il n’est peut-être pas là par hasard mais qu’il m’a « espionné » puis qu’il s’est installé sur mon « coup » en « toutes connaissances de cause ». Dans ce cas, il ne me resterait plus qu’à coller une étiquette « pigeon » sur mon front ! Face à ces questions sans réponse, j’opte finalement pour une « retraite » prudente dans le mutisme total !
Le jour même, je me promettais qu’un tel scénario ne se reproduirait jamais. Pour cela, je suis allé plus loin que la plage de galets bien dégagée. Entre les arbustes au bord de l’eau, j’ai fini par trouver une trouée qui débouchait sur un « coup » tout à fait praticable mais très peu accueillant comparativement aux deux cent mètres de plage bien dégagée. Le soir même, j’ai commencé à arroser mes poignées de blé cuit, la nuit tombée, mais sans mes cuissardes parce que le fond s’enfonçait très vite. Une semaine plus tard, la « fête des touches » recommençait comme avant !
Quant à mon « pêcheur du samedi », particulièrement veinard ou bien mal élevé (au cas où il m’aurait sciemment « squatté mon coup »), il m’a finalement offert ma « revanche sur un plateau » : pendant plusieurs mois, chaque samedi, il s’installait aux aurores sur mon « ancien coup des miracles ». Seulement voilà, plus d’amorçage, plus de touches ! Je le repérais du premier coup d’œil, grâce à sa camionnette aux couleurs flamboyantes d’une marque de peintures. Il s’est obstiné jusque dans les matins glaciaux du mois de Février suivant. Il a fini par renoncer, découragé et déboussolé par cette « pêche miraculeuse incompréhensible ». Si jamais les voies insondables de « l’humour des choses » l’amenaient à lire ces lignes, il comprendrait enfin ce qui lui est arrivé !Ca n’était malheureusement que la première histoire « d’amorçage piraté » parmi celles qui m’ont gâché quelques magnifiques « parties de pêche » promises et envolées !

